les neiges du Kilimandjaro

Le 18 octobre 2019 |  Programmation  Archives  Programmation 2015-2016
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Bien qu’ayant perdu son travail, Michel vit heureux avec Marie-Claire. Ces deux-là s’aiment depuis trente ans. Leurs enfants et leurs petits-enfants les comblent. Ils ont des amis très proches. Ils sont fiers de leurs combats syndicaux et politiques. Leurs consciences sont aussi transparentes que leurs regards. Ce bonheur va voler en éclats avec leur porte-fenêtre devant deux jeunes hommes armés et masqués qui les frappent, les attachent, leur arrachent leurs alliances, et s’enfuient avec leurs cartes de crédit… Leur désarroi sera d’autant plus violent lorsqu’ils apprennent que cette brutale agression a été organisée par l’un des jeunes ouvriers licenciés avec Michel.

Robert Guediguian, 1h47, France, 2011


Fiche pédagogiques liée

Résumé du film :

Bien qu’ayant perdu son travail, Michel vit heureux avec Marie-Claire. Ces deux-là s’aiment depuis trente ans. Leurs enfants et leurs petits-enfants les comblent... Ils ont des amis très proches... Ils sont fiers de leurs combats syndicaux et politiques…

Leurs consciences sont aussi transparentes que leurs regards. Ce bonheur va voler en éclats avec leur porte-fenêtre devant deux jeunes hommes armés et masqués qui les frappent, les attachent, leur arrachent leurs alliances, et s’enfuient avec leurs cartes de crédit. Leur désarroi sera d’autant plus violent lorsqu’ils apprennent que cette brutale agression a été organisée par l’un des jeunes ouvriers licenciés avec Michel.

Robert Guediguian, 1h47, France, 2011

fiche pédagogique

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Angle d’attaque : « Même dans les luttes, les patrons nous divisent … remettre la dimension collective à l’œuvre  ».

INFORMATION PRATIQUE : tous les minutages sont calculés avec le logiciel VLC.

Activité 1 : Découverte des personnages/Michel et sa famille

En grand groupe

On visionne la séquence du film sans son où on voit Michel qui s’occupe de ses petits enfants :

Minutage : 08.05 -) 09.54

Les participants répondent aux questions :

  • Décrivez la scène que vous venez de voir.
  • Qui sont les personnes que vous venez de voir ?
  • Quels sont les liens entre ces personnes ?

Le formateur prend note des hypothèses émises sur une grande feuille.

Activité 2 : Découverte des personnages/Christophe

En grand groupe.

On regarde la séquence sans son où on voit Christophe chez lui avec ses frères :

Minutage : 37.54 -) 38.26 (avec logiciel VLC sur PC)

Les participants répondent aux questions :

  • Décrivez la scène que vous venez de voir.
  • Qui sont les personnes que vous venez de voir ?
  • Quels sont les liens entre ces personnes ?

Le formateur prend note des hypothèses émises sur une grande feuille.

Activité 3 : Travail autour de Michel et Christophe

En 4 sous-groupes

Après la vision de ces deux séquences, et à l’aide d’une photo de Michel et de Christophe, les participants répondent aux questions :

  • Quelles sont les différences entre les deux hommes ?
  • Quels sont les points communs entre ces deux hommes ?

On complète les infos sur base de items :

  • situation familiale,
  • situation financière,
  • logement
  • statut social,
  • milieu professionnel,
  • âge, liens affectifs,
  • entourage, …

Mise en commun des sous-groupes.
Le formateur prend note des hypothèses sur une grande feuille.

Activité 4 : pour comprendre le contexte du film : à propos du licenciement

En 4 sous-groupes

On visionne deux séquences :

1. La scène du tirage au sort des ouvriers licenciés. On arrête la vision à « je vais communiquer la liste là-haut ».

Minutage : début du film -)01.53

2. la séquence où Michel va chercher sa femme à son boulot et lui explique les licenciements et le tirage au sort ;

Minutage : 05.10-) 05.50

Après la vision de cette séquence, les participants répondent aux questions :

  • qu’est-ce qui se passe ?
  • sur quoi porte le tirage au sort ?
  • dans quel milieu socio-professionnel se déroulent ces scènes ?

Mise en commun du travail des sous-groupes.

Activité 5 : synthèse autour du licenciement

En sous-groupes

En fonction du niveau de votre groupe, vous choisissez une ou plusieurs consignes parmi celles-ci-dessous.

  • les participants réalisent l’interview d’un ouvrier. Cette interview doit expliquer le point de vue d’un ouvrier sur les licenciement (3 minutes max)
  • les participants réalisent une interview de Michel pour les infos radios. Cette interview doit expliquer le point de vue Michel sur les licenciements (syndicat, etc …) (3 minutes maximum)
  • Les participants sont une équipe de journalistes du journal parlé, et doivent concevoir une brève relatant le licenciement pour les infos (3 minutes maximum)
  • sous-groupe 2 : les participants sont une équipe de journalistes d’un quotidien et doivent rédiger une petite dépêche (une dizaine de lignes) pour l’édition du matin
  • Présentation des travaux en grand groupe.

Activité 6 : travail sur le conflit entre Michel et Christophe

On visionne la séquence de la rencontre entre Michel et Christophe au tribunal et où Christophe dit ce qu’il pense à Michel :

Minutage : 1.26.42 -) 1.28.50

Après la vision de la séquence, deux par deux, on répond aux questions suivantes :

  • qu’est-ce qui s’est passé entre Michel et Christophe ?
  • de quoi parlent-ils ?

Mise en commun en grand groupe.

On va voir le film.

Après la vision du film.

Activité 7 : Parler du film avant de le travailler. Dire ses émotions.

Echange en grand groupe

En fonction du niveau d’oral des participants, plusieurs modalités de travail sont proposées.

1. Les participants dressent une liste des émotions que le film a suscitées chez eux.

2. Si les participants ne disposent pas d’un vocabulaire suffisant, le formateur propose des mots.

Le formateur aura préparé des cartons où chacun de ces mots figure. Au verso de chacun de ces cartons, les participants trouvent la définition du mot.

Les participants choisissent parmi ces mots :

ex : tristesse, optimisme, nostalgie, mélancolie, tristesse, tension et conflit, colère, contentement, mélange d’émotions, etc ...

3. A partir du « motus » ou du photo-langage repris en bas de la fiche dans la galerie photos, les participants choisissent des icônes pour exprimer leur sentiment en faisant référence à l’une ou l’autre séquence du film.

Activité 8 :

On reprend les activités 1 et 2 faites avant d’aller voir le film.

On complète, on corrige les hypothèses émises sur Christophe et Michel.

Si nécessaire, le formateur relance le travail.

Activité 9 : A propos du conflit entre Michel et Christophe

Travail en 4 sous-groupes

On visionne deux séquences :

1. Confrontation Michel/Christophe au commissariat :
On arrête la vision quand Christophe demande à Michel « … ils t’ont filé combien … ? »

Minutage : 52.34 -) 54.11

2. Confrontation Michel/Christophe au tribunal

Minutage : 1.26.42 -) 1.28.50

Les participants vont se confronter en deux « camps » : l’un représentant Michel et l’autre Christophe.

En un premier temps les participants pour préparer la confrontation, aiguisent leurs arguments.

Remarque : Le formateur joue un rôle actif dans cette activité et aide les sous-groupes à élaborer leurs arguments pour que l’échange soit riche.

  • Deux sous-groupes travaillent sur : « qu’est-ce que Michel reproche à Christophe ?
  • Deux sous-groupes travaillent sur « qu’est-ce Christophe reproche à Michel ?

En un second temps, les participants préparent la confrontation via la mise en commun entre les deux sous-groupe « Michel » et entre les deux sous-groupes « Christophe ».

En finale, la confrontation Michel/Christophe :

Les deux sous-groupes Michel sont d’un côté de la table, les deux sous-groupes Christophe sont de l’autre côté de la table.

Le formateur relance, stimule l’échange, si nécessaire.
Pour éviter que tout le monde parle en même temps, c’est le formateur qui donne la parole aux uns et aux autres en leur tendant un micro fictif.

Activité 10 :

En grand groupe ou en sous-groupes

Le formateur interroge les participants sur « qu’est-ce qui aurait pu unir Christophe et Michel ? »

Les participants émettent différents scénarios possibles, discussion dans le groupe.

Le formateur prend note, et si besoin relance le débat.

Activité 11 :

Avant de démarrer l’activité 11 , le formateur donnera des éléments d information sur Jean Jaurès, cité par Michel dans les séquences travaillées au cours de cette activité. (voir bas de la fiche).

En 2 sous-groupes :

Un sous-groupe visionne la séquence d’échange entre Michel et Marie-Claire où Michel se met à douter de ce qu’ils ont fait :

On débute la vision quand Michel explique à Marie-Claire qu’il a menti, qu’il a revendu les billets d’avion, … On arrête la vision quand Marie-Claire dit « … tu n’as rien à te reprocher, même dans les luttes, les patrons nous divisent ».

Minutage : 1.33.19 -) 1.34.48

Un sous-groupe visionne la séquence où, lors d’un barbecue en famille, les amis et la famille sont réunis. Tout le monde s’interroge sur ce qui a changé pour la jeune génération des travailleurs.

Minutage 1.09.30 -) 1.10.51

Temps 1 :

Les participants échangent dans leur sous-groupe sur le contenu de la séquence qu’ils viennent de voir.

Mise en commun des deux sous-groupes puis les participants se prononcent à chaud sur les réflexions que ces deux séquences comportent.

Temps 2 :

Le formateur distribue les transcriptions pour lecture, si possible en fonction des niveaux, dans les sous groupes.

Selon le niveau de votre groupe, soit un participant de chaque sous-groupe lit la retranscription du dialogue, soit c’est le formateur qui les lit toues les deux au grand groupe.

Transcription 1 :

  • Michel : Je l’ai vu cet après-midi au tribunal. Peut être qu’il a pas tort. Peut être qu’on s’y est mal pris, enfin je veux dire pour sauver l’usine ; ce tirage au sort c’était une mauvaise idée, en tous cas pas comme on l’a fait.
  • Marie-Claire : Tu as rien à te reprocher Michel, même dans les luttes les patrons nous divisent.
  • Michel : Oui, je sais. C’est la mondialisation, les responsables c’est les autres.
    Mais j’ai pensé à nouveau à Jaurès : « le courage c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’établir, et la coordonner à la vie générale.
    Même si ce n’est n’est pas vraiment de notre faute, je n’oublie pas que c’est lui qui nous a agressé, nous a volé, et qu’on ne méritait sans doute pas ça, mais …. »

Transcription 2 :

  • Anne-Marie : Ils nous détestent.
  • Raoul : Pourquoi parce qu’on a une maison, une voiture, on s’est battus aussi pour ça non ? Combien de fois on s’est battus pour des jeunes comme eux ? et Michel le premier.
  • Anne-Marie : Mais qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’on vienne nous voler, on vienne nous frapper, …
  • Michel : Oui on s’est battus c’est vrai, mais qui le sait ? ça s’oublie tout ça. Les jeunes maintenant ils pensent que tout a toujours existé, les congés payés, la sécurité sociale, les retraites, …
    Peut être qu’on ne leur a pas assez dit qu’avant nous il y en a qui se sont battus.
  • le fils de Michel : Papa, tu leur cherches des excuses, parce que ce Bonnet, c’est un ouvrier. I nel faut pas oublier que c’est un jury populaire qui a acquitté l’assassin de Jaurès, c’est pas les bourges, c’est pas les nantis, c’est des mecs comme ce Brunet papa, c’est toi qui me l’a appris. Et maintenant ce n’est pas un crime de venir chez vous, de vous tabasser, vous voler, pas un crime, les voleurs acquittés.

Temps 3 :

Si ce sont les sous-groupes qui ont lu chacun leur retranscription, chaque sous-groupe fait la synthèse de sa lecture en grand groupe.

Conclusion

En grand groupe, le formateur lance une discussion sur « en quoi les lectures que vous venez de faire vous éclairent sur le propos de Marie-Claire ? et pour mieux comprendre la situation actuelle ? Fermetures Ford Genk, Arcelor Mital, etc …

Enfin, pour ceux qui souhaitent poursuivre, approfondir, on peut étendre la fiche à une animation sur ce que sont les syndicats, etc …

A propos de Jean Jaurès

Jean Jaurès est un homme politique français, né à Castres (Tarn) le 3 septembre 1859 et mort assassiné à Paris le 31 juillet 1914 par Raoul Villain. Orateur et parlementaire socialiste, il s’est notamment illustré par son pacifisme et son opposition au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

En 1892, la grande grève des mineurs de Carmaux éclate., L’origine du conflit est le licenciement de Jean-Baptiste Calvignac - ouvrier mineur, leader syndical et socialiste qui venait d’être élu maire de Carmaux le 15 mai 1892 - par la Compagnie des mines. Le prétexte motivant le licenciement se trouve dans les absences de Jean-Baptiste Calvignac causées par ses obligations d’élu municipal.

Ce licenciement est considéré par les mineurs comme une remise en cause du suffrage universel et des droits réels de la classe ouvrière à s’exprimer en politique.

Les ouvriers se mettent en grève pour défendre « leur » maire. Le président Sadi Carnot envoie l’armée (1 500 soldats) au nom de la « liberté du travail . La République semble ainsi prendre le parti du patronat contre les grévistes.

Dans ses articles à la Dépêche, Jean Jaurès soutient, aux côtés de Georges Clemenceau, la grève.

Il accuse la République d’être aux mains de députés et ministres capitalistes favorisant la finance et l’industrie aux dépens du respect des personnes.

Durant cette grève, il fait l’apprentissage de la lutte des classes et du socialisme. Arrivé intellectuel bourgeois, républicain social, Jean Jaurès sort de la grève de Carmaux acquis au socialisme.

En 1902, Jean Jaurès participe à la fondation du Parti socialiste français.

La même année, il parvient à reconquérir le siège de député de Carmaux qu’il conserve d’ailleurs jusqu’à sa mort (réélu en 1906, 1910 et 1914).

Son talent d’orateur lui permet de devenir le porte-parole du petit groupe socialiste de l’Assemblée nationale.

Jaurès lutte contre la venue de la guerre les dix dernières années de sa vie. Il est très préoccupé et inquiet face à la montée des nationalismes et par les rivalités entre les grandes puissances.

L’année 1914 semble relancer les espoirs de paix : la guerre dans les Balkans est finie, les élections en France sont un succès pour les socialistes.

Mais l’attentat de Sarajevo le 28 juin 1914 et l’ultimatum autrichien à la Serbie du 23 juillet 1914 relancent les tensions entre les grandes puissances.

Jaurès tente d’infléchir dans un sens favorable à la paix la politique gouvernementale. Il rappelle le mot d’ordre de grève générale décidé par l’Internationale ouvrière en cas de déclenchement de la guerre.

Le pacifisme de Jaurès le fait haïr des nationalistes.
Pendant la journée du vendredi 31 juillet 191416, il tente, d’abord à la Chambre des Députés, puis au ministère des Affaires étrangères de stopper le déclenchement des hostilités.

En fin d’après-midi, il se rend à son journal L’Humanité pour rédiger un article qu’il conçoit comme un nouveau « J’accuse ».

Avant la nuit de travail qui s’annonce, il descend avec ses collaborateurs pour dîner au Café du Croissant, rue Montmartre. Vers 21 h 40, un étudiant nationaliste déséquilibré, Raoul Villain, tire deux coups de feu par la fenêtre ouverte du café et abat Jaurès à bout portant.

Cet assassinat facilite le ralliement de la gauche, y compris de beaucoup de socialistes qui hésitaient, à l’« Union sacrée ». La grève générale n’est pas déclarée.

Le 29 mars 1919, le meurtrier de Jaurès est acquitté dans un contexte de fort nationalisme.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Jaur%C3%A8s

A propos du film

Revue de presse à propos du film

"Les Neiges du Kilimandjaro" : à Marseille, la ballade des pauvres
gens » Par Jacques Mandelbaum.

http://www.lemonde.fr/cinema/article/2011/11/15/les-neiges-du-kilimandjaro-a-marseille-la-ballade-des-pauvres-gens_1603941_3476.html

Voici maintenant trente ans et dix-sept films que Robert Guédiguian, posté sur le port de l’Estaque à Marseille avec le même gang d’acteurs, envoie des faire-part de décès de l’utopie révolutionnaire, sur fond de désintégration du monde ouvrier.

L’entreprise, menée de manière orgueilleuse et radicale dans les premiers films (notamment avec ce chef-d’œuvre méconnu qu’est Ki-lo-sa, 1985), a connu une inflexion réformiste au détour de Marius et Jeannette (1997), premier succès populaire de la saga, avec son humanisme fédérateur, sa nostalgie de l’Idéal trahi, sa conquête romanesque des cœurs.

Guédiguian se tient depuis lors sur cette ligne de défense, en variant avec un talent généreux et une bonhomie hérissée d’abîmes, les appels à une indignation qui reprend aujourd’hui du poil de la bête.

Le titre d’une chanson populaire nomme son nouveau film. Les Neiges du Kilimandjaro, créée par Pascal Danel en 1966, fut en son temps numéro un des ventes en France, slow servant davantage à emballer qu’à évoquer le linceul destiné au héros de la nouvelle d’Ernest Hemingway dont elle s’inspire.

Ce quiproquo ressemble un peu aux films de Robert Guédiguian. Ici, la ritournelle retentit à mi-parcours, interprétée par les proches et les amis, lors d’une fête donnée sur les docks pour l’anniversaire de mariage de Michel (Jean-Pierre Darroussin) et Marie-Claire (Ariane Ascaride), qui se sont aimés sur cette musique voici trente ans.

Ce moment de bonheur simple, où les vieux amants s’avouent publiquement leur tendresse et leur fidélité, est le point nodal d’un film qui comporte son avant et son après.

L’avant n’est pas d’une folle gaieté, mais maintient la fermeté de nos héros, au terme d’une vie dont ils estiment ne pas avoir à rougir.

Ça commence frontalement, par un plan de licenciement chez les dockers, négocié avec le syndicat CGT, dont Michel est un des vieux militants.

Vingt têtes sont demandées, le syndicat a choisi de les tirer au sort.

Michel, qui s’est fait un honneur de ne pas s’oublier parmi les cocottes en papier, procède à l’exécution et tire son nom. Copieusement engueulé pour cette rectitude par Raoul (Gérard Meylan), qui se tient à ses côtés au titre de syndicaliste, de copain, de beau-frère et de grande gueule, Michel sonne comme il peut la retraite.
Impitoyable vengeance.

Rien d’insurmontable, quand bien même ça sent un peu la mort.

Traînasser à la maison, décortiquer dès potron-minet un baquet entier de crevettes, construire une véranda pour le pavillon de son fils et de sa belle-fille, jouer à la nounou avec les petits-enfants, profiter avec sa femme de ce nid modeste mais douillet qu’une vie de labeur et d’économies lui a permis de construire.

Et puis rêver, tant qu’à faire, de ce grand voyage au pays du Kilimandjaro, le premier et le dernier sans doute, que leurs proches leur ont offert pour leur anniversaire de mariage. Tout va donc pour le mieux dans la meilleure des retraites prolétaires.

Et puis vient l’après.

Un dîner paisible à la maison, l’irruption violente de deux individus armés, le recours humiliant au coup de poing, le braquage impitoyable de leurs économies, des cartes bancaires, des billets du voyage.

Michel, l’épaule luxée, rumine sa rage. Un pur hasard (c’est-à-dire une belle trouvaille scénaristique) le met sur la piste d’un de ses voleurs : sa première bande dessinée, qui lui a été volée, se trouve entre les mains de deux enfants qui sont assis en face de lui dans le bus.
La remontée de cette piste, puis l’identification de son voleur, transforment sa colère en abîme qui s’ouvre sous ses pieds.

Car ce voleur, il le connaît, et nous aussi. Silhouette entraperçue parmi les dockers licenciés de la scène d’ouverture, puis invité à l’anniversaire de mariage, ce jeune ouvrier (interprété par Grégoire Leprince-Ringuet) est l’un des siens.

Cette trahison de la solidarité de classe, ce piétinement des valeurs qui ont fondé l’existence de Michel, en un mot cet avènement d’un monde précarisé et atomisé en jungle, préparent assez logiquement au récit d’une impitoyable vengeance.

Toute l’habileté et toute la grandeur du film de Robert Guédiguian consistent à laisser s’accomplir cette vengeance en créant les conditions nécessaires à en extirper le pardon.

On ne dira pas ici comment. On dira simplement que le film, qui fourmille de scènes et de personnages aussi bien vus que sentis, dissocie dès lors les cheminements respectifs du voleur, de Michel et d’Anne-Marie, pour les réunir dans un final devant lequel quiconque aura eu la bonne idée d’aller voir ce film ne pourra empêcher ses larmes de couler.

L’exploit n’est pas mince s’agissant d’un mélo dont les ressorts, empruntés aux Pauvres Gens, de Victor Hugo, sont à ce point politiques. Telle est la grâce du cinéma de Guédiguian : tirer de la fracture du monde ouvrier un outil qui fracture le cœur des bourgeois. »

Extrait d’une interview de Guediguian dans le quotidien Libération

http://next.liberation.fr/cinema/01012371722-se-battre-ca-rend-heureux-meme-si-la-defaite-est-totale

Quelle envie vous a porté ?

« … L’envie de faire pleurer. Ce qui m’est arrivé en relisant le poème de Victor Hugo les Pauvres Gens. Il y a là-dedans un élan de bonté qui m’a emporté.

Les Pauvres Gens devait être le titre du film.
Ce qui me permettait d’éviter quelque chose comme « la classe ouvrière ».

C’est un concept qui, y compris quantitativement, est périmé. Ce qui ne veut pas dire, comme s’en réjouit le capitalisme le plus stupide, que les ouvriers ont disparu. Ils ont muté, il y a de nouveaux ouvriers comme il y a de nouveaux pauvres.

Ensuite, l’histoire s’est construite, comme d’habitude, en bavardant à table avec mon coscénariste, Jean-Louis Milesi. Je ne peux pas écrire de scénario définitif tant que je ne suis pas capable de raconter le film à un tiers du début à la fin.

L’autre texte cité dans le film, c’est le discours à la jeunesse prononcé par Jean Jaurès au lycée d’Albi en 1903…

Généralement, on ne connaît de ce texte qu’une seule citation : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. » Mais le reste du discours, très long, est une leçon de politique, un encouragement.

Qu’est-ce qu’il nous dit, Jaurès le marxiste ? Que les contradictions de nos vies sont notre richesse.

Pourquoi le film s’appelle in fine les Neiges du Kilimandjaro ?

Ça revient de très loin. Une sortie quand j’étais gamin au Gymnase de Marseille, un théâtre de la Canebière où ce soir-là se produisait Salvatore Adamo.

Et là, en première partie, Pascal Danel qui chantait les Neiges…
C’est une mélodie assez triste qui, comme pour toutes les chansons populaires, se retient à la première audition, et, en ce qui me concerne, me tient pour la vie.

Le ton du film est au désenchantement ?

Je suis dans un mouvement de mélancolie que je voulais transporter dans les lieux où je tourne : l’Estaque, les docks, les quartiers populaires.

J’ai la nostalgie des temps où on se battait bien. Se battre, ça rend heureux, fraternel, même si à la fin du conflit la défaite est totale.

C’est enfoncer des portes ouvertes que répéter que les perspectives de changement sont chaque jour moins fortes.
Mais c’est sûrement ces portes-là qu’il faut continuer à enfoncer.
Nous sommes partis de ce découragement pour en faire une force de frappe. Ces temps-ci, il faut être con pour ne pas être pessimiste. En même temps, il est encore plus con de se résoudre au pessimisme. »

... et encore :

http://next.liberation.fr/cinema/01012371723-neiges-du-kilimandjaro-la-lutte-du-casse

« … le cinéaste livre un portrait profondément mélancolique d’un monde ouvrier pour lequel la nostalgie et les regrets d’un combat perdu semblent l’avoir définitivement emporté sur l’espoir de lendemains qui chantent.

Les docks de Marseille d’où son héros vient de se faire virer sont à l’abandon, le local syndical sonne creux et les jeunes du film préfèrent se caler au frais dans le petit jardin de leur lotissement plutôt que de jeter un œil sur le monde qui part en quenouille.

Evidemment, il y a toujours les grillades sur la terrasse, la baignade dans la Méditerranée pour les enfants en sortant de l’école ou encore les copains avec lesquels on ne se lasse pas de convoquer un passé plus engageant que le présent.

Parce qu’on peut le constater tous les jours, tout est foutu. Tout, sauf l’amour d’une vie (Ariane Ascaride) que rien n’a pu éroder.

Oui, mais comment dire cela sans avoir l’air d’un vieux con, surtout quand on n’en est pas un ?

De la manière la plus simple et la plus modeste qui soit, en racontant cette histoire contemporaine d’un couple au bord de la retraite, ex-prolos un peu à l’aise, à qui la vie réserve le pire des coups bas.

Alors qu’ils viennent de se voir offrir le voyage de leur vie pour leurs trente ans de mariage, ils se font braquer dans leur jolie maisonnette du quartier de l’Estaque.

C’est dur, violent, traumatisant mais ce n’est pas grand-chose par rapport à ce qui les attend. Car celui qui les a molestés est un des leurs. Un ouvrier comme eux, jeune, déterminé et tellement convaincu que rien ne pourra le sauver de la misère qu’il en vient à détrousser ceux qui sont un peu moins pauvres que lui.

Le plus désespérant, c’est la question qui vient après la colère : et si, au fond, c’était lui, le voyou écorché vif, le salaud qui tabasse ses semblables, qui était le dernier révolté ?

Grue. Le constat d’échec, s’il est lucide et amer, n’est pas l’unique objet du film.

A plus d’un titre, dans son rythme singulier aux allures d’improvisation, Guédiguian retrouve la veine de la comédie teintée de mélo social qui est un fragment de sa signature, comme pour cette partie de cartes qui met un drôle d’uppercut dans les gencives de Pagnol.

En même temps, il n’oublie jamais l’essentiel, par petites touches qui, parfois, relèvent du subliminal.

En arrière-plan de presque toutes les séquences, la mer est là dans le lointain, magnifique mais toujours barrée de la silhouette squelettique d’une grue du port. Comme pour démontrer, et sans jamais le dire, que ce petit monde au parfum d’utopie désuète n’est certainement pas à l’abri de la cruelle réalité. Bien au contraire. »
BRUNO ICHER

Pour comprendre ce que Robert Guediguian a voulu dire, vous pouvez aussi écouter ces interviews éclairantes sur les propos qu’il défend dans le film sur Youtube :


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